Eloi Gottiniaux - Tous droits réservés - Siren : 832 303 309

Dans le Silence du Grand Nord

Jour 1

          La brume nappe Paris. Des halos de lumière percent péniblement ce voile dont nous venons de nous extirper. Les réacteurs rugissent, l’avion vibre, et le cœur s’emballe. Ces 5 mois de préparation et de travail se concrétisent enfin, nous nous arrachons du sol et de son poids pour voler vers ce rêve qui habite nos pensées depuis si longtemps. Je souris tel un enfant émerveillé, me sens heureux et excité, l’aventure s’ouvre enfin à nous. L’avion se cabre et le bout de l’aile caresse les volutes sombres et envoûtantes du ciel. Nous délaissons notre vie pressée et agitée d’étudiant, nos examens et nos aventures éthyliques du jeudi soir, le temps d’une trêve, pour le silence du Grand Nord…

          Elle se dresse là, nonchalante, juchée sur les contreforts du lac. La neige a coiffée son toit d’un manteau blanc. Notre cabane se détache doucement de la pénombre, son rouge tranche avec l’obscurité des bois. Elle est le phare qui vieille sur le lac endormi, la halte des trappeurs engourdis par le froid. Il nous aura fallu une heure et demie pour parcourir les 2 kilomètres la séparant de la route, au nord. Un taxi finlandais nous y a déposés, nous l’y retrouverons 15 jours plus tard. A la boussole en pleine forêt et dans la nuit, chargés chacun de 40 kilos de matériel et de vivres, nous progressons péniblement dans la poudreuse.

          Nous nous approprions peu à peu les lieux, premièrement hostiles à notre venue. Dehors, -17°C, dedans -7°C. Lancer le feu est notre priorité. Puis nous organisons notre espace de vie, préparons le repas et faisons fondre de la neige pour boire. J’éprouve en ce premier soir une sorte de vertige. La transition est abrupte. Le néant a remplacé les foules, le silence l’effervescence, la lenteur l’empressement. Le vide est vertigineux. Nulle âme qui vive à 6 kilomètres à la ronde, les cabanes d’été sont désertées. En ces hautes latitudes, le soleil émerge à peine de l’horizon, sa course est presque horizontale. En fin d’après-midi, il fait déjà nuit noire. La cabane est plongée dans l’obscurité, nos bougies peinent à repousser les assauts des ténèbres. L’acclimatation dans cet environnement sombre est déroutante, tant physiquement que physiologiquement, la masse de l’obscurité pèse sur nos têtes. Après un plat de pâtes, une soupe et un verre de vin, nos paupières abdiquent devant la danse des flammes du poêle. Nos rêves sont bercés par la jolie Annuka, jeune ingénieure finlandaise, avec qui nous avons sympathisé ce matin dans le taxi venant de l’aéroport.

 

 

Jour 2

          Le poêle s’est éteint. La douceur a fui la cabane. Le réveil par -6°C me le rappelle en ce premier matin. Les premiers jours sont consacrés à l’apprentissage de la vie au rythme de la forêt. Maladroits dans ce nouvel élément, notre aisance s’améliore jour après jour. Nous découvrons la nécessité des tâches primaires pour la survie, constituant notre première préoccupation le matin. Il faut tout d’abord réchauffer la cabane. Le poêle s’éteignant durant nos longues nuits de sommeil, la température tombe jusqu’à 0 degrés le matin. Le stock de bûches ne devant s’appauvrir, il convient de se plier à la discipline matinale du débitage de tronc au billot. Deux heures durant, nous cognons le bois dense et noueux à coups de hache et de coin. Le bois éclate, se fend et grince sèchement. Le choc de l’acier froid se répercute sourdement dans les poignets, et les mains se couvrent d’ampoules. Les sous-bois, école de rusticité.

Je fais l’inventaire de notre matériel et vide nos sacs de voyage.

 

    - Deux sacs de couchage -20°

   - Une boussole et des cartes des environs

    - Des allumettes

    - Du matériel de pêche

    - 20 bougies

    - Une paire de patin à glace

    - Un harmonica

    - Un jeu de cartes

    - Plusieurs romans

    - 4 litres de vin rouge

    - Un Mont Dore, du fromage à fondue

    - 1 kg de lard

    - De la soupe, du pain, de la farine et du riz

    - Mon appareil photo

    - Un poignard

    - Une trousse de secours

         Sans eau courante, nous devons percer l’épaisse couche de glace pour venir remplir nos seaux. Faire fondre la neige est une technique fastidieuse et peu efficace, d’autant plus que l’eau s’avère être souvent pleine d’impuretés. Une heure durant, nous tailladons le lac de nos pics à glace, avant de voir les flots envahir les parois creusées. Le trou doit être retaillé régulièrement : avec le froid, les bords se rétrécissent de quelques centimètres tous les jours.

Jour 3

          Le soleil, timide en ces hautes latitudes, intime la marche du temps, nous dictant nos horaires. Pour profiter au maximum de la lumière du jour, le déjeuner est oublié. Il incombe d’assurer un apport énergétique important au petit déjeuner de par le froid et l’effort physique. Ce dernier se compose de fruits secs, d’amandes, de lard, de fromage blanc et de flocons d’avoine.

             « - Je peux avoir du fromage blanc ? me demande Louis.

               - Mince, il n’y a pas que nous qui avons gelé cette nuit… »

         La cabane, dame pleine d’allure et de charme dans sa robe rouge. Ses rides sinueuses dans les poutres de pin trahissent ses longues années de siège au chevet du lac. Son souffle et sa respiration prennent aux narines lorsque l’on entrouvre la lourde porte d’entrée. La tiédeur de la vieille dame polie par des décennies d’hivers lapons réconforte, elle est une entrave à la rudesse du climat du Grand Nord et de l’hostilité de ses bois. Après l’effort, il est bon de s’y reposer ou de s’y abriter, lorsque les vents sévissent ou que le froid mort la peau.  L’odeur de la lampe à pétrole est tenace, celle de la cendre acre. Une grande table préside au centre, deux lits se trouvent sur le côté gauche, et la cuisine à droite. Un vieux transistor des années 80 repose sur une étagère avec des cartes de la région, et des bocaux de denrées non périssables au-dessus de la cuisinière assurent une éventuelle pénurie. Deux plaques en acier glissées dans le mur permettent de réguler l’évacuation de la fumée et l’apport d’air pour le poêle et le four à bois. Le sauna et la remise à outils jouxtent la pièce principale. Dans ce dernier se trouvent divers outils, des batteries pouvant

être chargées l’été par le panneau solaire, du matériel de pêche et un fond d’essence. La luge, les raquettes à neige et les bâtons sont quant à eux stockés au grenier. De par sa grande taille, l'inertie pour chauffer la cabane est très grande. Il faut environ 40 bûches par jour pour la maintenir  à 25°C. Le poêle à bois, âme et cœur de la cabane. Siégeant en maître au centre de celle-ci, il s’est donné corps et âme durant des décennies pour réchauffer de son souffle tiède les trappeurs étourdis par le froid. Symbole de longévité et d’intemporalité, il a vu défiler des générations de lapons à son chevet. De conception rustique, son corps en fonte est noirci par des années à crachoter les voluptés de pins. J’ai passé de longues heures à contempler son cœur rougeoyant, sans but, le regard vide. La contemplation, luxe des gens pressés.

Jour 4

          Dans notre royaume des glaces, nulle âme qui vive. Une seule trace de raquette croisée à 5 km de la cabane. Quelques traces de motoneige cependant, mais qui datent d’il y a plusieurs jours : la couche supérieure des traces est une fine croute de glace. Autrement dit, les vents ont eu le temps d’en regeler l’empreinte. Pris d’ennui et piqués par la curiosité, nous partons explorer notre territoire l’après-midi. Après avoir traversé une forêt de pins nains tout ébouriffés de neige, une large baie se dévoile. Elle s’ouvre vers le sud-ouest à la suite d’un cours d’eau sinueux, et un petit hameau de cabanes rouges borde sa berge sud. Le village hiverné semble laissé pour mort. Des hangars à bateaux renferment de petits canots de pêche et des monticules de bois. Nous reprenons vers l’ouest puis vers le nord pour retrouver la cabane. La nuit tombe doucement, les piquets rouges de la piste de motoneige sur le lac balisent le chemin du retour. Des vestiges de pêche bordent le chemin : des trous regelés et des carcasses de poisson gelés gisent sur le côté. Il fait bon ce soir, le temps s’est radouci avec les nuages. Le thermomètre affiche -8 degrés. Le calme, encore. Éternel, immuable.

Jour 5

          La pénombre m’intimide. Parti cherché de l’eau au lac seul ce soir, je m’arrête un instant. La nuit est noire, rien ne trahit la nappe d’encre hormis les bougies à la fenêtre. Elle semble dominer ce monde. En ces hautes latitudes, elle résiste, et n’a pas encore été chassée. L’Homme moderne ne la connaît plus. La civilisation a pris soin tout au long des siècles d’éradiquer les ténèbres. La fièvre du contrôle a jugé bénéfique, pour la sécurité de tous, de repousser les assauts de la nuit. Quel homme civilisé pourrait encore bien admettre telle source de pagaille ? Dans la pénombre s’échafaudent les révolutions, des ténèbres naît l’insurrection. La nuit couve les esprits insoumis, et féconde la mutinerie. Mais au chevet des lampadaires, elle a perdu de son intimité et de sa grâce. De sa robe sombre étincelante ne subsiste désormais qu’un pâle halo blafard. Je profite, ce soir, de sa présence pour l’admirer et renouer avec elle. Son silence est envoûtant, je la contemple.

Jour 6

          Je fête mes 20 ans aujourd’hui. La cabane prend des airs de fête, joyeux nous préparons avec entrain notre soirée. La cuisine nous occupe une bonne partie de l’après-midi, la table sera bien garnie : saucisson d’Ardèche,  Vin de Bordeaux, Beaufort, lard, pommes de terres et potage.

 

          Avant de nous mettre à  table,  nous enchaînons un sauna et une baignade dans le lac. La vapeur fait grimper doucement le thermomètre, au bout de 2 heures ce dernier frôle les 70 degrés. Par la vitre embuée, nous entrevoyons le lac, reflétant les lueurs de la lune. Puis vient l’heure du bain. Dès que nous passons la porte, la température passe de 70 à -15°C en quelques secondes. Le choc thermique anesthésie. Nous courons jusqu’au lac et nous aspergeons d’eau gelée avec un seau.

             Étourdis, nous louvoyons jusqu’à la cabane. Une fois secs, nous passons à table.

 

             Les verres au ciel, nous trinquons.

 

             « - A tes 20 ans vingt ans Eloi !

 

                - Et à notre belle cabane, Loulou, espérons que dans 20 ans nous soyons toujours en vadrouille, à                         courir le monde ! »

 

            La soirée est joyeuse, et les bouteilles se vident. Nous saluons une dernière fois les astres avant de nous écrouler sur nos matelas. Le ciel est aussi beau qu’à la sortie du sauna. Mais cette fois-ci,  les étoiles dansent…

Jour 7

          Départ de bonne heure ce matin, nous partons pour deux jours de trek. Le jour ne s'est pas encore levé, nous cheminons doucement à la lueur de nos lampes frontales dans la forêt de résineux, azimut plein est pour tenter de s’approcher de la frontière russe. Nous naviguons à la boussole dans ces étendues gelées. Ici, les embruns sont figés, point de courant ni de vent contraire. Les marins déchus des grands froids n’ont que la poudreuse semblable à l’écume pour se consoler. Les amers sont rares, seuls les reliefs et les clairières confirment le cap. La longueur des bords tirés sur les lacs enivre. Une fois le mouvement imprimé et répété, la monotonie des étendues sans fin invite l’esprit à s’évader. Au premier incombe la lourde tâche d’ouvrir la trace dans la neige. Lorsqu’il suivait les traces de pas d’un animal le long d’un petit cours d’eau gelé, Louis se retrouve tout à coup le pied immergé. La glace a cédé sous son poids. Heureusement, les guêtres ont empêché l’eau de s’infiltrer dans ses chaussures. Nous quittons la zone marécageuse pour rejoindre la forêt, après un lac isolé et un petit îlot bien solitaire. Cette dernière tient à faire perdurer le silence. L’écho de nos voix est avalé par les volutes de poudreuse, stoppé net par les herses des pins batailleurs. Quelques traces de motoneige, puis une route verglacée et une ligne électrique courant à l’horizon. Courte halte à la lisière des bois. Frigorifiés, nous avalons en vitesse notre ration et nos barres énergétiques sans parvenir à nous réchauffer. Le lac Joukamorjävi se profile peu à peu au-delà des berges et des cours d’eau figés.

              Au loin, un renne se risque à traverser le lac gelé.


              Au nord, un village de pêcheurs à l’arrêt.


              A l’Est, la Russie.


             Je distingue au milieu du lac deux tâches noires mais ne parvient à les identifier. Louis me suggère de s’y diriger. Deux motoneiges se dessinent peu à peu, ainsi que deux pêcheurs emmitouflés dans d’épais anoraks. Le visage rougit par le froid de Marita et Aune se dévoile. D’abord surprises, puis remplies de joie de rencontrer des français, elles nous accueillent à bras ouverts. Leur sourire ne quitte pas leur visage, surtout lorsqu’elles nous initient à la pêche au trou. Puis nous échangeons sur nos vies respectives, nos cultures et nos modes de vie. Lorsque nous évoquons les russes, Marita se crispe. Nous évitons alors le sujet. Leurs maris arrivent à motoneige de leur cabane d’été. Junnu et Hannu, emmitouflés dans leurs parkas, nous proposent de nous conduire jusqu’à une cabane qui sert d’abris aux randonneurs l’été. Les sacs sont chargés sur le traîneau de la motoneige de Junnu. Avant de partir, Marita et Aune nous offrent un kilo de perches, que nous ferons cuire une fois rentrés à la braise. Cette belle rencontre aura été brève, nous les saluons une dernière fois avant de monter sur le traîneau.

          La cabane se profile peu à peu au fond d’une baie. Juchée sur la berge au-dessus d’une plage, elle garde l’embouchure d’une petite rivière. Cette dernière transvase les eaux du Pitkäperä à celles du Joukamorjävi. Peu profonde, nous distinguons son fond sableux, recouvert d’une eau brunâtre. Un pont de singe au nord permet de gagner l’autre rive, et surplombe les rapides. Construite il y a 70 ans, Junnu y venait petit pêcher à la mouche avec son grand-père. Un crâne d’élan surmonte l’encadrement de l’unique porte, et une lampe à pétrole rouillée agonise à l’extérieur, pendue à un clou. Nous passons la porte, les gonds grincent. L’intérieur est sobre : une table, un sommier et un poêle à bois meublent la pièce. Un livre d’or gît sur une étagère, certaines signatures remontent à 1982. La fatigue nous gagne vite ce soir. Après une brève exploration des environs et du lac au Nord, nous regagnons la cabane et nous assoupissons auprès du feu.

Jour 8

            Il fait un froid glacial. -18°C au thermomètre. L’humidité en suspension dans l’air, due à la rivière, gèle les os. Nous gagnons l’autre berge par le pont de singe. Nous remontons sur une ligne de crête afin de rejoindre le lac Kopatti. Son sommet est pelé, tous les sapins ont été abattus. La Finlande se dévoile, des lacs gelés et des bois la recouvrent à perte de vue. Fasciné, je m’arrête un instant pour contempler ces étendues immenses. A l’Ouest, le Pays des Milles Lacs. Dans notre dos, les portes du pays des Tsars se profilent. La frontière est proche, au plus à 5 kilomètres à vol d’oiseau.

          La neige est friable et file entre les doigts comme

du sable. Elle ne colle pas et sa surface est gelée par les vents glacés. Comme en mer, elle doit être lue et scrutée avec attention pour éviter de sombrer dans les tréfonds du lac. Le principal danger est l’eau en mouvement, notamment lorsqu’une rivière joint deux lacs. L’écoulement continu empêche la glace de se former, et a ses abords n’en sont que finement revêtus. Junnu et Hannu nous ont mis en garde quant aux embouchures de rivières. Des nappes d’eau brunâtres trahissent les pièges sournois à leurs abords. De temps à autres, des craquements lugubres retentissent. La glace se trouve trop à l’étroit et gronde son mécontentement.

      Nous suivons une piste de motoneige au milieu du lac, puis un sentier au milieu d’une parcelle de jeunes pins. A l’entrée d’un hameau, un chien aboie. Un vieil homme sort de sa ferme et nous dévisage. Le temps  a sculpté de profondes rides en son visage, que le froid et la solitude ont raffermis. Sa peau blanchâtre, laissant transparaître ses veines, lui donne des airs fantomatiques. Son regard hagard est déroutant, nous ne parviendrons pas à échanger avec lui. Il ne parle pas un mot d’anglais.

Après avoir traversé deux autres hameaux éteints par l’hiver, nous retrouvons enfin par un dernier azimut notre vaillante cabane, et apaisons nos corps endoloris dans le sauna le reste de la soirée.

Jour 9

          Après ces deux jours d’effort, nous nous octroyons une journée de repos. Auprès du poêle,  la chaleur apaise. Il crépite, et les ombres dansent contre les murs de pins. Sous ces hautes latitudes, les flux thermiques se livrent constamment bataille. La chaleur est une denrée rare, qui nécessite l’attention de tous les instants. L’armée du froid, assiégeant la cabane, épie constamment. Elle profite de chacune de nos inattentions pour assaillir, et figer dans un souffle gelé nos dernières positions. Le duel est fascinant : en brave compagnon, le poêle se livre corps et âme à cette cause éperdue. Les fenêtres sont la première ligne de cet affront : d’un côté la buée lourde et tiède du souffle profond des trappeurs, de l’autre, les cristaux de glace semblant fissurer le verre. La violence est de mise, l’affront fascinant. L’hiver nous assiégeait, nous luttions sans relâche à coup de bûches dans le poêle.

Jour 10

         Le souffle polaire a ralenti la vie. Depuis maintenant 8 jours, le voile austère des nuages gras et lourds s’abat au-dessus de nos têtes. Les forêts du Grand Nord sont rudes. Je songe à la solitude, et à ces trappeurs dans les hautes terres canadiennes ou les taïgas de Sibérie. Elle doit être un réel combat.

          Auprès du feu, nous renouons avec la lecture, délaissée à tort depuis trop longtemps. Nous nous sommes promis d’éteindre nos portables durant ces 15 jours, et de consacrer nos temps libres pour les livres et l’écriture. Nous souhaitions une trêve dans nos vies effrénées.

          Nous avions grandi en ville, dans l’agitation et l’immédiat.

          La forêt nous dictait désormais la lenteur et la patience.

Jour 11

        Le soleil nous rend finalement visite. Il traverse le couvert de sapins, et réveille les sous-bois. En ces hautes latitudes, sa course rase l’horizon toute la journée. Les couleurs sont sublimées, oscillant entre les franges d’or et les tons orange pâles. La lumière fait moralement beaucoup de bien, la grisaille monotone commençait à être passablement pesante. Je me promène seul, cet après-midi, dans le silence et le froid. Nous éprouvons tous les deux une envie de solitude, après dix jours passés ensemble sans nous séparer. Après avoir remonté un bras de rivière gelé au sud-est de la cabane, je fais une pause au soleil sur un ilot cerné par les glaces. Puis repique par l’Ouest pour retrouver la cabane.

Nous espérons ce soir apercevoir des aurores boréales.

Malheureusement, les vents polaires ne semblent pas favorables. A notre grand regret, nous n’aurons aperçu qu’une pâle petite aurore le premier soir en approchant de la cabane. Sa danse envoutante nous avait laissé songeurs…

Jour 12

       Un pic-vert bat la mesure, et vient troubler le silence. Nous l’épions furtivement, il nous ignore et continue à frapper avec rythme l’écorce du résineux.

 

Jour 13

          Je m’essaye au patin à glace, mais l’exercice est quelque peu périlleux. La glace, une fois déblayée de la poudreuse, est granuleuse et irrégulière. Nous sommes loin de la planéité des glaces des grands lacs Sibériens, polis par des vents vigoureux tout au long de l’hiver.

Jour 14

            Junnu et Hannu nous font la surprise de venir le dernier jour nous rendre visite en motoneige, avec du chocolat chaud et de la saucisse. Ils ont retrouvé à la cabane à l’aide des indications que nous leur avions donné 7 jours plus tôt sur une carte. Remplis de joie à leur venue, nous les accueillons pour l'apéritif dans notre cabane, qu’ils visitent avec enthousiasme. Pendant une heure nous échangeons sur nos cultures et nos modes de vie. Junnu fut autrefois le gérant d’une épicerie dans le centre-ville de Kuusamo, et professeur de ski le week-end dans la petite station de Ruka. Hannu est quant à lui ingénieur dans le charbon pour le chauffage, il possède comme Junnu une cabane d’été près du lac où nous les avons rencontrés. L’hiver est selon eux anormalement doux, nous sommes bien au-dessus des normales saisonnières. Il y a d’ordinaire un mètre de poudreuse et le thermomètre ne dépasse pas les -30 degrés. Ils nous parlent des élans, des ours qui hibernent et de cet endroit qu’ils ne quitteraient pour rien au monde. Tout comme leurs ancêtres, ils vivent en harmonie avec cette nature hostile et sauvage, qu’ils respectent et chérissent. De génération en génération, ils se transmettent les coutumes et les techniques des peuples nomades Lapons.

           Vient l’heure des adieux. Le cœur serré, nous les saluons une dernière fois et regardons leurs motoneiges glisser à l’horizon. Nous n’oublierons pas leur aide précieuse et leur générosité. Aujourd’hui encore nous échangeons par internet.

 

Jour 15

 

          Il règne en ce matin une douce atmosphère de mélancolie. Nous quittons notre chère cabane, qui nous regarde s’éloigner. La tempête de neige s’est levée, et s’abat avec force sur nos têtes. Je me tourne et la regarde une dernière fois. Sous les flocons abondants, nos pas déjà s’effacent…